
Chère P.,
Pendant que je t'écris, des tomates farcies rôtissent tout doucement dans mon vieux four. G. est au téléphone, j'écoute des chansons de Barbara (pour changer, tu vois je fais des efforts).
En ce moment, je t'imagine souvent penchée sur des tissus et des fils colorés, ou alors concentrée sur des alphabets compliqués, je trouve que ces activités vont bien avec l'automne qui grandit. Est-ce que tu empruntes toujours des films à la médiathèque? Je t'ai fait une petite sélection pour les soirées cinéma (avec ou sans tarte au riz).
J'ai pensé pour certains films que leur réalisateur me connaissait intimement, ce sont ceux que j'ai vus vingt fois, dont je sais chaque plan, chaque réplique. Souvent quand j'étais un peu triste dans mon minuscule appartement d'étudiante, j'en regardais des fragments, mes moments préférés, assise en tailleur sur mon canapé en mangeant une quantité affolante de yaourts et de chocolat noir. Parmi ceux-là, il y a
Ma nuit chez Maud (Trintignant en ingénieur catholique est pourtant séduisant. Il a passé dix ans aux Etats-Unis et vit désormais à Clermont-Ferrand où il neige souvent, normal c'est bientôt Noël. Il croise une jeune fille blonde et décide qu'il s'agit de la femme de sa vie mais avant de lui adresser la parole, il passera une chez Maud). Tous les films de Rohmer sont merveilleux.
J'aime bien aussi
Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle), j'ai souvent pensé que je voulais un amoureux comme Mathieu Amalric, un type indécis, qui va chez le psychanalyste et vit des amours compliquées. Il y a aussi une scène avec Emmanuelle Devos seule face à la caméra, je connais son texte par coeur.
Il y a bien sûr les films de Truffaut, toute la série des Doinel et une affection particulière pour
Domicile conjugal avec la scène de restaurant entre Doinel et Kioko même si
Baisers volés et Delphine Seyrig en vendeuse de chaussures me plait bien aussi. Je me souviens aussi du visionnage des
Deux Anglaises, un film triste et dur,
La nuit américaine, malicieux mais sombre, et
La sirène du Mississipi, complètement désespéré.
Quand j'étais ado, j'ai eu ma période Godard parce que quelqu'un que j'aimais beaucoup m'en avait parlé. Je n'ai pas vu
Masculin/Féminin ni
Vivre sa vie qui pourtant me tentent depuis longtemps déjà mais j'ai faillit voler les cassettes d'
A bout de souffle, et de
Pierrot le Fou à cause de
cette chanson et même celle du
Mépris, que j'empruntais à la bibliothèque.
Je crois que tu a déjà loué
L'année dernière à Marienbad, qui me ravit par son étrangeté, je ne sais pas si ça t'a plu. J'ai vu cette année
Nuit et brouillard qui m'a sidérée, G. m'avait montré
Providence et
Muriel, ou le temps d'un retour, nous avons vu dans la même salle et sans le savoir
Je t'aime je t'aime, nous avons revu ensemble
Hiroshima mon amour. Il n'aime pas du tout le Resnais post-
Smoking/No smoking, moi je trouve ça pas mal, surtout
On connait la chanson, mais je comprends sa déception, c'est quand même beaucoup moins consistant que
Marienbad.
Le film qui m'a consolé de tous mes chagrins reste quand même
Annie Hall, parce que leur histoire échoue mais que Woody Allen dit quand même
I realised what a terrific person she was and how much fun it was just knowing her. Ceux que je préfère sinon:
Hannah and her sisters (et le poème de E.E.Cummings),
Manhattan (et Marielle Hemingway),
Alice (et la scène dans l'aquarium),
Manhattan murder mystery (et la partie de poker avec Angelica Huston).
A Vienne, au cinéma de la Albertina, il y avait
La maman et la Putain, c'est l'un de mes plus chouettes souvenirs du voyage. Après la séance, nous avions dégusté une buchteln tiède et moelleuse au Cafe Hawelka. Malheureusement, je crois qu'il n'existe pas de support video de ce film.
Peut-être que tu seras intéressée par des films japonais, ceux d'Ozu où on les voit souvent à table et qui a inspiré
The taste of tea, Mizoguchi et
Les contes de la lune vague après la pluie, Kurosawa et
Le château de l'araignée, Macbeth revisité. G. avait acheté des coffrets de dvd et, autrefois, quand on partait en week end en campagne, on emportait toujours des films, c'est assez particulier de regarder des choses aussi grandioses sur l'écran minuscule d'une chambre d'hôtel (je me souviens d'un film, peut-être
Les demoiselles de Gion, vu dans une chambre violette dans un genre de manoir breton où ils servaient de la biche au dîner, il pleuvait beaucoup ce soir-là.
En Asie, il y a bien sûr
In the mood for love mais aussi
Le chant de la fidèle Chunhyang, complètement épique,
The hole avec ses chansons très kitsch et
Millenium Mambo rien que pour le regard de Shu Qi et sa façon d'allumer son Zippo.
Il y a un Fassbinder que j'aime bien aussi
Tous les autres s'appellent Ali, à regarder quand on est en forme parce que c'est un peu déprimant.
Cet été, place de l'Opéra, il y avait des projections de film en plein air, on était parti en avance avec une couverture rouge pour être sûr d'avoir une place de choix le soir où passait
Les demoiselles de Rochefort. J'adore la chanson de Catherine Deneuve dans la galerie d'art
Mais que sais-tu de moi toi qui parles si bien/Toi qui dis me connaître et pourtant ne sais rien? et celle où la maman explique pourquoi elle ne pouvait pas épouser Simon Dame. Mais mon Demy préféré, c'est quand même
Peau d'Âne et Delphine Seyrig qui prévient
Mon enfant, on n'épouse jamais ses parents...
J'allais oublier Bergman, la beauté du ciel dans
Le septième sceau, le rêve des
Fraises sauvages, la peur, l'angoisse et la tristesse de
La honte, les visages de
Persona.
L'évocation de ces films me fait penser à
Dreyer, l'horreur de la condamnation dans
Jour de colère, les costumes des personnages et leurs profils dans
Ordet. C'est G. qui m'a montré ces films, tout comme
Barry Lindon,
Le miroir,
L'argent. Nous avons regardé ensemble plusieurs Bunuel, j'adore
Tristana,
Cet obscur objet du désir et
Le charme discret de la bourgeoisie.
J'ai toujours défendu aussi auprès de G. les films de Téchiné, sans beaucoup de succès, j'aime bien
Les roseaux sauvages quand même.
Plus récemment, j'ai revu plusieurs fois les films d'Eugène Green. Dans
Le monde vivant on fait connaissance du chevalier Rolion, dans
Toutes les nuits, les jeunes gens n'arrivent pas vraiment à s'aimer, dans
Le pont des arts Natacha Régnier chante un
lamento de Monteverdi à pleurer (c'est mon préféré).
Quand j'étais plus jeune je vouais presque un culte à un film d'Assayas qui s'appelle
Fin août, début septembre, j'aime bien comment Jeanne Balibar se brûle les lèvres avec une soupe (ou des raviolis, je ne sais plus) dans un restaurant chinois; je parlais souvent aussi de
J'ai horreur de l'amour (peut-être parce que Balibar, encore, y joue le rôle d'un médecin), de
La vie ne me fait pas peur (il y a un personnage qui apprend le piano sur un clavier en carton), de
L'âge des possibles (où les garçons savent se débrouiller quand il n'y a plus de Danette au chocolat au supermarché et où les filles reprennent une chanson de
Peau d'Ane: Mais qu'allons nous faire de tant de bonheur/Le montrer ou bien le taire? En plus, c'est tourné à Strasbourg) et
Journal intime, peut-être parce que Nanni Moretti aime Keith Jarett et moi aussi.
Dans les films vraiment récents, ne pas rater le long métrage d'Emmanuel Bourdieu
Les amitiés maléfiques, les films de Wes Anderson (
The Darjeeling Limited mais aussi
La famille Tenenbaum, Gwyneth Paltrow est extra toute mélancolique dans son manteau en fourrure) et ceux de Sophia Coppola qui sait vraiment bien parler de l'adolescence (il y a trois scènes que j'adore dans
Marie-Antoinnette: l'ouverture du bal masqué, le lever de soleil après la nuit passée à faire la fête, son regard à travers les vitres du carosse quand il s'agit de tout quitter). Je sais que tu aimes aussi
La belle personne et
Les amants réguliers et je ne sais que ce n'est pas
que parce qu'il y a Louis. D'ailleurs de Garrel (père), j'aimerais bien voir
Le vent de la nuit et
J'entends plus la guitare, je sais qu'ils sont au Vidéorama, là où je me suis ruinée autrefois à emprunter des films de Bresson.
Pour revenir aux films récents, je pense que
Me and you and everyone we know te plairait (il y est encore question de chaussures); les histoires d'amour new-yorkaises de
The squid and the whale me touchent beaucoup (pourquoi est-on tombé amoureux de quelqu'un et pourquoi un jour on ne l'aime plus, c'est très simple et très compliqué) et puis, sorti il y a quand même quelques années avec Scarlett Johansson avant les pubs pour du parfum,
Ghost world, ironique comme savent l'être les filles particulières du lycée.
Je suis sûre que j'en oublie plein, j'ai plusieurs cahiers où je note tous les films vus mais il y a des trous les années où j'étais un peu plus fainéante (ou déprimée, au choix) mais j'ai reçu par la Poste il y a quelques temps un carnet exprès à cet usage et si joli que je ne pourrais qu'être assidue. D'ailleurs la semaine dernière, entre deux films nuls, j'ai vu un chouette dessin animé où les personnages s'écrivent et s'envoient des colis chocolatés, ça s'appelle
Mary and Max et c'est vraiment pas pour les enfants.
J'ai beaucoup pensé à toi hier en essayant un manteau gris-bleu qui n'était pas vraiment raisonnable mais, peut-être comme ce fut le cas pour ton manteau rouge, il m'était impossible de le laisser dans la boutique (ou plutôt, je l'ai essayé quatre fois, je suis repartie, je suis revenue alors que la vendeuse blonde baissait son rideau de fer, je l'ai essayé deux fois et puis je l'ai pris).
Vendredi aussi, j'ai regretté la soirée passée ensemble au
Tire-Bouchon, qui était un peu décevante (dans l'assiette). Avec G., on y est arrivé assez tard, à une table côté comptoir (ce que je préfère, c'est plus animé, il y a les petits carreaux rouges et blancs au-dessus de la cuisinière et Marianne qui arrose les assiettes de purée du jus des rôtis), tous les gens autour de nous se connaissaient, s'embrassaient, commandaient du foie gras, du fromage et du vin. Le cuisinier venait saluer ses amis. Tout était délicieux et joyeux, en dessert il y avait de l'ananas rôti aux épices servi avec une glace à la vanille parfaite. C'était cette ambiance et ce goût-là que j'aurais bien aimé partager avec vous, mais bon, tu reviendras avec E. n'est-ce pas? Surtout que j'ai goûté le cheesecake du Thé au fourneau qui se défend plutôt bien. Cette fois-ci, je ferai la cuisine et je pourrais vous faire goûter des gyozas par exemple (même si je sais que E. est très difficile pour les raviolis quels qu'ils soient parce qu'elle a grandit avec ceux de son papa), j'ai trouvé la recette dans le
Wagamama Cookbook, c'était plutôt réussi.
Je t'embrasse fort, j'espère que nous nous verrons bientôt (avec nos nouveaux manteaux!)
PS: les premiers yaourts étaient vraiment réussis, bien fermes et onctueux. Merci encore (et la yaourtière est assortie au lait cru).

Les gyozas sont un peu longs à faire et je pense qu'un amoureux et/ou une bonne émission de radio sont indispensables à une réalisation détendue. Ils en valent la peine! (et, contrairement à ceux des restaurants, on peut en manger à l'envi).
Pour environ quatre vingts gyozas (ça se congèle bien)
-150g de chou chinois très finement émincé
-50g de pousses de bambou finement hachées
-450g de porc haché
-2 cuillères à soupe d'échalotes finement hachées
-3cm de gingembre râpé
-1 cuillère à soupe de coriandre hachée
-1 oeuf
-1 piment rouge épépiné et émincé
-1 cuillère à soupe de sauce soja
-1 cuillère à soupe de nuoc mam
-1 cuillère à soupe de mirin
-1/2 cuillère à soupe de sucre
-du sel et du poivre
Il faut mélanger tous les ingrédients et puis en mettre une grosse noix au milieu de la feuille à gyoza qui ressemble à ça:

avant de replier le tout en demi-lune en soudant bien les bords avec un peu d'eau.
Pour faire cuire les gyozas, il faut les déposer à feu pas trop fort dans une poêle bien chaude où l'on aura versé un peu d'huile. On les fait dorer sur les deux faces puis on verse deux à trois cuillérées d'eau bouillante dans la poêle que l'on retire du feu et que l'on couvre, après je les remettais trente secondes sur le feu à découvert.

C'est vraiment bon avec
la petite sauce suggérée par le même livre: d'une part il faut écraser une gousse d'ail avec un piment épépinée et un peu de sel, d'autre part faire fondre à feu doux 25g de sucre dans 10cl de mitsukan. On mélange les deux préparations et on laisse refroidir avant de servir.
