vendredi 5 novembre 2010

Les fâcheries ont des secrets -un genre de pad thaï-

Au pied du lit, dans mon sac, sur la table du petit-déjeuner, en cachette si le colloque est ennuyeux, dans le métro bondé, avec un thé, quelques grains de raisin, des carrés de chocolat ou un morceau de brioche, Just Kids de Patti Smith ne me lâche pas.
Il y a bien sûr l’ambiance, la chambre 1017 du Chelsea Hotel, qui malgré ses salles de bain miteuses accueille dans ses couloirs moquettés toute la faune artistique new-yorkaise des années 70, mais c’est évidemment sa relation avec Mapplethorpe qui a provoqué chez moi un frisson singulier. Je les imagine, elle avec ses longs cheveux, ses foulards effilochés et ses sandalettes, lui avec un chapeau, les colliers qu’il fabriquait et son tee-shirt transparent, prendre le métro pour Coney Island où les stands de jeu défraîchis, les barbes à papa et les hot-dogs de chez Nathan’s, fourrés à la choucroute, les ravissent. Elle aime aussi les chicken pies, les sandwiches au fromage et à la moutarde avec de la laitue sur du pain au pavot ou ceux aux boulettes de sa maman. Lui adore le lait chocolaté, et il se moque gentiment d’elle quand elle commande non pas un doughnut à la confiture avec son café, mais un french cruller « Le seul truc qui te plaît là-dedans, c’est que c’est français ! »
Je ne saurais comment parler d’eux davantage, de leur amour qui nourrit leur art, de leurs nuits, de sa tristesse parfois. Et de la façon dont tout cela a résonné en moi. Indicible.
Ce début d’automne a le goût des poires pochées à la vanille, des cèpes poêlés avec un peu d’ail et de persil, d’une soupe à la butternut avec quelques ravioles de Romans, mais aussi celui des amitiés définitivement rompues. Un soir, pour la première fois depuis plusieurs mois, j’entends la voix de S. à travers le combiné toujours trop froid du téléphone. En fond sonore, il y a un morceau de piano que je n’identifie pas. Toute tentative d’explication est vaine, chacun est tellement persuadé que l’autre ne l’aime pas assez, voire parfois pas du tout, qu’il paraît impossible d’envisager une relation sereine. Le seul avis commun émis reste Tu m'as trop blessé. Il dit pourtant Si tu crois que je ne pense jamais à toi et je l’entends allumer une cigarette. Mais il sourit je crois quand je reconnais dans son Je suis un peu mélancolique blasé l’une des répliques de Louis Garrel dans La belle personne. Il n’y a que toi pour faire ça. Mais tu sais, même si tu me manques, je ne veux pas te voir.
La vie est compliquée.
Un jour en rentrant du travail, j’ai trouvé dans mon bureau, près des appareils photo, un bouquet de petites roses, rose poudré, dans le vase scandinave que tu avais rapporté d’un week end parisien et solitaire. Quand je pense à cela, ou à ta main dans mes cheveux au cinéma, le thermos de thé avec un petit mot pour les retours de garde, les madeleines que tu es allé chercher pendant une pause au travail, ton indulgence pour mes photos floues et surexposées, ta patience quand tu m’expliques la psychanalyse, ton enthousiasme joyeux devant chacun de mes élans (même si cela concerne l’achat d’une cape*), chacune de nos rares disputes me parait un immense gâchis.
Pour me faire pardonner, quand je me suis méchamment emportée, je glisse sous sa porte des petits dessins (tout comme lui va chercher en cachette des pâtisseries pour des goûters réconciliés) et puis je propose de faire l’un de ses plats préférés, un pad thaï bien relevé.


Pad thaï absolument pas orthodoxe mais vraiment bon
La recette de la sauce est directement inspirée de celle de Pim, et elle change tout. Pour cela, il vous faut du tamarin. Je l'achète en plaquette souple, sans noyaux. Vous en prélevez une petite moitié et vous la dissolvez bien dans 125mL d'eau bouillante, le plus pratique étant d'attendre que la mixture refroidisse et de le faire avec les doigts (propres mais vous n'êtes pas obligés, comme moi après avoir été externe dans des services de chirurgie, de les frotter au savon comme une acharnée pendant cinq minutes). Puis vous filtrez ce mélange et vous le réchauffez doucement dans une petite casserole avec 125mL de sucre de palme et 125mL de nuoc mam. La sauce est prête!
Ensuite, tout dépend des goûts. Vous pouvez faire un pad thaï végétarien au tofu (j'entends déjà la voix de G. exprimer quelques réserves en toussotant discrètement), au poulet, aux crevettes (lui préfère la version poulet ET crevettes).
La marche à suivre est simple et rapide. Veillez à bien avoir tous vos ingrédients à portée. La première fois, c'était au poulet.
Faites chauffer de l'huile dans une poêle, quand elle est très chaude (mais pas fumante, attention!), y verser le blanc de poulet émincé (je le coupe en tout petits bouts) et bien remuer. Au bout de quelques minutes, ajouter une petite gousse d'ail écrasée et un peu de sauce. C'est le moment d'ajouter les nouilles que vous aurez fait cuire au prélable (pendant que les ingrédients de la sauce se mélangeaient par exemple). Verser une généreuse rasade de cette sauce et amalgamer vigoureusement. Ajoutez un oeuf et une petite poignée de ciboule émincée et servez avec le sourire (ainsi que des cacahuètes pilées et un trait de citron de vert et du piment. Libre à vous d'ajouter un peu de sauce à même l'assiette).
(c'est très bon, bien que ma façon de faire soit définitivement hérétique et que la photo ne soit pas à la hauteur de l'objet)

*merci à P. d'avoir supporté les atermoiements capesques!

16 Comments:

Anonymous Maya said...

Faire la cuisine pour se réconcilier... c'est souvent la meilleure solution, en effet. Et tout ce qui me rappelle mes vacances en Thaïlande est bienvenu, merci Patoumi!

05 novembre, 2010 08:44  
Blogger Gracianne said...

Les ruptures definitives me remplissent de tristesse, pour tout un tas de raisons completement personnelles.

Si tout pouvait se regler par un pad thai, meme trop bon...

05 novembre, 2010 11:29  
Anonymous 7becozthepadthaibelongtolovers said...

Tiens c'est drôle, j'ai pensé à toi (et à Patti)l'autre jour. Il devait être entre 5 et 6h du matin, je peinais à me réveiller, quand j'ai entendu à la radio "Because the night" (mais chantée par Bruce Springsteen). J'ai adoré ce moment complètement fou où, tout d'un coup, la fatigue s'en va et que la seule envie qui demeure à cet instant précis est celle de danser en chant-hurlant sur le lit. (Yes, it feels like ten spirit)

(et sinon, je crois qu'il y aura une rediffusion de la lecture à l'Odéon par Isabelle Huppert de Just Kids sur France Cul. le 14 novembre à 20h)

Je retiens le pad thaï et le sortirais lors de notre toute prochaine dispute. Te la dédicacerais pour la peine.Et après on écoutera Because the night et tout ira bien.

05 novembre, 2010 14:58  
Blogger patoumi said...

Maya: je suis contente d'être un mini billet d'avion!
Gracianne: le pire, c'est qu'on a essayé avec S., genre "Tiens on va boire un verre?" mais en fait ça ne marche pas. Alors je n'esaie plus beaucoup. Mais je l'aime bien quand même.
7unetropbonnenouvelle: parceq ue j'ai faillit me rouler par terre de rage quand j'ai su que j'avais raté la lecture avec IH! (tu sais qu'ici aussi on dit France Cul?) Mais j'ai du mal à t'imaginer te disputant... mais chantant et dansant sur le lit, je vois ça d'ici!

05 novembre, 2010 15:05  
Blogger the_young_dude said...

Je n'ai pas eu le temps de venir faire mon petit tour consacré ces derniers temps.. et tes mots m'ont bien manqué... Sur une note plus légère : le pad thai, c'est trop bon !

05 novembre, 2010 22:54  
Anonymous P. said...

J'ai très bien imaginé G. toussoter discrètement et cette phrase m'a beaucoup fait rire!
Sinon moi aussi "Because de night" me fait chanter toute seule dans ma cuisine dès qu'elle passe à la radio!
Je vais acheter le bouquin grâce à toi, même si l'explication du titre par Patti S. m'avait déjà donné envie de le faire!
(j'espère que tu n'as pas échangé la cape, d'après ce que tu m'en dis elle est parfaite! Qu'en pense G.?)

06 novembre, 2010 16:55  
Anonymous rose said...

Alors, cape ou pas cape ? Et tiens, j'écouterai Just Kids le 14 novembre, c'est noté !

06 novembre, 2010 19:01  
Blogger patoumi said...

Pia: je sais que tu étais très occupée... J'attends toujours de savoir qui est ce fameux auteur américain!
P.: j'ai gardé la cape, je l'aime bien comme ça même si G.Doré dirait que la cape se porte oversize voyons!
Rose: finalement cape!

07 novembre, 2010 00:26  
Anonymous Florence said...

"Définitivement" n'existe pas. Avec le temps on se dit que c'est la personne qui compte, et pas les absences ou insuffisances d'attention que l'on imagine parfois, et on peut choisir de prendre la relation avec plus de légèreté, mais pas moins d'affection. Je viens de commander Just Kids, et j'essaye le Pad Thai à midi.
Bises.

07 novembre, 2010 11:05  
Anonymous Artsakountala said...

Aussi attirée par ce livre de Patti Smith. Huppert me glace un peu ... Je trouve qu'elle n'a pas non plus la lumière qui irradie de Smith. Je ne l'aurais pas choisie pour faire cette lecture (je dis ça comme je pouvais le faire !!!).

J'étais aussi, depuis une semaine, au bord de la rupture avec une amie, mais elle m'a rattrapée au vol. Je n'avais pas (plus) envie de faire d'efforts, d'essayer de comprendre ce qui n'allait pas. Je pensais pouvoir vivre sans cette amitié. Mais, à bien y réfléchir, elle a eu raison d'insister. C'est une leçon. Comme beauooup de leçons qu'elle a pu me donner sans même le savoir. On a tous notre langage de l'amour (comme elle dit), il faut juste apprendre à décoder celui de l'autre. C'est cela le plus difficile. Mais la condition sine qua non est d'en avoir l'envie. As-tu envie de le faire pour S. ?

Amitiés

07 novembre, 2010 11:37  
Blogger ulije said...

Moi quand je m'emporte, et que je crie, je n'ai pas de secret pour m'excuser... M'enfouir honteuse entre ses bras et lui dire penaude "tu me pardonne?", la tienne est savoureuse et épicée!
Malheureusement (ou heureusement), les relations humaines sont bien compliquées!

07 novembre, 2010 22:03  
Anonymous Camille said...

Chère P. , je connais aussi les atermoiements capes (non résolus parce que j'ai un petit manteau qui s'y apparente trop, et puis est-ce bien raisonnable tout ça? et puis on trouve pas tout ce qu'on veut comme on le rêve ici).
ton histoire de rupture est très triste, puis un peu étrange aussi, d'arriver à dire la séparation, surtout pour une amitié
(Auguries of innocence chez moi)

08 novembre, 2010 07:46  
Blogger patoumi said...

Florence: hmmmm... en fait l'expérience me montre que si, "définitivement" existe (et puis S. a dit qu'il repartirait à Paris) ou du moins, y-a-t-il toujours quelque chose de perdu après un grand froid.
Artsakountala: plein de choses à dire mais je vais faire court. J'adore Huppert, une sorte d'incarnation parfaite du "feu sous la glace". J'adore le timbre de sa voix. J'attends la retransmission avec impatience.
S., comme moi, n'aime pas trop les leçons, c'est pourquoi nul n'essaie de sauver l'autre dans cette amitié où beaucoup de choses se confondent. Peut-être aimons nous aussi les choses rugueuses et fuyons les trop bons sentiments. Nous ne cherchons pas à comprendre ce qui n'allait pas, je crois que nous le savons, et que nous sommes d'accord mais cela ne peut pas changer.
Ulije: j'adore la fin de ce commentaire! Merci!
Camille: je me demande si c'était une amitié ou autre chose, en fait.
(un manteau genre cape, trop bien)

09 novembre, 2010 01:04  
Anonymous Camille said...

oui, en fait il est court et un peu trapèze, avec de gros boutons et un col claudine. je l'aime bien, j'aurais l'impression de lui faire des infidélités avec une cape
(puis c'est super difficile de trouver une bonne matière de cape, les seules que j'aie vues sont chez American Apparel, en jersey de coton qui ne tiendra pas deux secondes face au froid lyonnais, et qui est inutile ici (je suis encore en jupette et petit pull))
(elle est comment, alors, ta cape ?)

09 novembre, 2010 04:10  
Blogger patoumi said...

Camille: j'imagine ton manteau comme celui qu'a dessiné Jil Sanders pour sa collaboration avec Uniqlo cet hiver! (et j'aime trop)
Ma cape était un modèle enfant, en drap de laine bleu marine, avec une capuche et trio brandebourgs pour fermer. C'est une vraie, sans manches ni début de manches! Avec juste deux fentes sur les côtés.

09 novembre, 2010 09:18  
Blogger julie said...

J'ai jeûné, régime 0% blogosphère ces derniers temps... et quel bonheur de me remettre à lire maintenant ces petits billets, et de trouver là du Patti Smith agrémenté Pad Thai. J'adore. Avec un long "o".

17 novembre, 2010 00:03  

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