vendredi 1 février 2008

Une fille à La Cocotte

La semaine dernière, c'était au tour de G. de passer un concours.
Comme le train partait à l'heure du thé, la dégustation d'une tarte aux pommes juste après l'ébranlement du wagon s'imposait, malgré le regard accusateur du type que j'avais en vis à vis, un monsieur à lunettes qui a passé son temps à remplir des grilles de sudoku tandis que son épouse, emmitouflée dans une écharpe en cachemire lisait un roman de Patricia Highsmith avant de s'endormir avec un masque sur les yeux.
Les veilles de concours sont des moments très particuliers (un mélange d'épuisement psychique où l'on trouve stérile de lire une énième fois ses cours tout en étant dans l'incapacité de ne pas le faire pour avoir l'esprit occupé) et je suis pour ma part d'une humeur exécrable, mais G. est resté d'un calme olympien. Pour le dîner, nous avons traversé quelques rues, nous sommes passés devant le Lucernaire, sa jeune et joyeuse clientèle et nous avons dîné Chez You, un joli restaurant très tranquille qui a su harmonieusement mêler une ambiance de bistrot à un certain dépaysement asiatique. Le serveur était très occidental, ce qui est un peu étrange, mais les cuisiniers et la jeune fille qui surgit de l'escalier avec des bols brûlants sont bien de là-bas. A la table d'à côté, trois amis d'une cinquantaine d'années s'extasient sans fin sur le contenu des leurs assiettes et critiquent sans concession une pièce de théâtre montée par quelqu'un de leur connaissance. Tout était délicieux et savamment épicé: la salade de papaye verte au piment, le tigre qui pleure (un coeur de rumsteack servi saignant avec une sauce qui brûle le palais juste comme il faut), le canard au curry rouge et aux litchis, étonnant.
Sur le chemin du retour, nous n'avons cessé d'observer les fenêtres des appartements derrière lesquelles on devinait des bibliothèques, une cuisine, un étudiant qui révisait.
Le lendemain, je suis descendue presque en pyjama sous mon manteau jusqu'à Bread and roses où j'ai pris un pain au chocolat et un scone aux raisins et, un peu comme presque toutes les mamans ont toujours peur de ne pas avoir fait assez à manger, je me suis aussi arrêtée à la boulangerie à l'angle que forment la rue Madame et la rue de Vaugirard pour y prendre une brioche toute replète et dorée qui eut une minute plus tard les faveurs de G.
S'en suivirent un long trajet en RER à travers des banlieues grises et atones puis une longue attente dans un couloir nu avant d'être enfin libérés, dégagés de toute perspective anxiogène.
Et le lendemain après-midi, avec encore en tête les photos de la comtesse de Castiglione vues quelques heures auparavant, nous sommes allés à La Cocotte.


La dernière fois, l'ambiance y était un peu tendue, entre la démarcheuse Marabout autoritaire qui voulait à tout prix refourguer leurs livres sur les verrines et Laura Zavan qui avait laissé sa voiture en double file le temps de déposer tout un tas de courses destinés à faire les tiramisus pour à sa dédicace du lendemain. Cette fois-ci, il y avait un monsieur d'un certain âge qui sirotait tranquillement un café en lisant le journal et trois jeunes femmes absolument insupportables d'arrogance, de narcissisme et de voix qui font mal aux oreilles. Mais je les ai mises de côté et je me suis concentrée sur les jolis livres et les petits objets plein de charme qui jonchent les tables et les étagère de La Cocotte.


Je sais qu'il y a déjà eu de nombreux articles sur cette librairie mais, en toute franchise, c'est très mérité. Les ouvrages mis en avant ne sont pas ceux que l'on voit partout, il y a une vraie sélection, exigeante et pleine de goût. Parmi les livres, qui ne parlent pas que de cuisine, sont semés des tas de jolis objets, précieux ou adorables de futilité, entre la manique en crochet violet, la poubelle en papier, le calendrier gourmand, les petits carnets, les cahiers pour lesquels je suis encore encore étonnée d'avoir résisté (hum, un coup de Radoumi peut-être?)... Les livres de L'Epure sont dans des barquettes en aluminium, c'est chouette. Et puis, sur une petite table, à côté de torchons très classes (on peut leur préférer ceux de chez LZC, je ne sais que choisir), des nourritures terrestres: de la confiture de lait, des dulcellows, des biscocottis, et, dans de magnétisantes boîtes recouvertes de toile de Jouy, des cocottines, dont je ne soupçonnais pas, avant d'y avoir goûté, l'important effet addictif. Il s'agit de petits sablés un peu croquants mais très fondants (la texture ressemble un peu aux petites galettes de la maman de Martin Winckler) parfumés à la fleur d'oranger et au citron et qui sont réunis deux à eux par de la confiture de lait. G. a dit: "C'est la première fois que des biscuits achetés sont aussi bons que ceux que tu fais!" Leur seul défaut: il n'y en avait pas assez dans la boîte.


C'est un très bel endroit pour retrouver des copines et même qu'après, comme c'est ouvert jusqu'à vingt heures, on pourrait dîner dans la même rue au Bistrot Paul Bert ou Au temps au temps... Après l'internat pour celles qui veulent bien?
Et que ramène-t-on de La Cocotte?
Une jolie bande dessinée suisse


A vos fourneaux d'Adrienne Barman aux éditions La joie de lire
Alice, Béa, Margerite, Olivia et tous leurs amis nous apprennent le temps d'une planche, à faire en vrac, de la confiture de mirabelles, des spaghetti aux oignons confits, de la crème au rhum ou du gratin de pâtisson. Pas mal du tout.

Un très beau livre canadien, sobre et élégant, multiplement primé


L'appareil aux éditions de la Pastèque
Entre d'audacieux menus élaborés par des chefs de Montréal (peut-être aurez-vous envie de vous lancer dans le tian de homard, vinaigrette au miso ou les pétoncles à l'unilatéral, croûte de panco et caviar de mulet. Je suis pour ma part assez tentée par la tarte au fromage de chèvre, chutney d'ananas et cardamome ou la soupe au lait de coco et granité au jus de ugli ou encore la terrine de citron au sarrasin) se glissent des histoires en bandes dessinées, et certaines planches feraient de très agréables posters pour jolies cuisines. La typo est très soignée, la mise en page est graphique et pleine d'allure. Un livre précieux.

Un livre qui me divise


Une singulière gourmandise de Bernard Faucon aux éditions William Blake
Le titre, la photographie de couverture et la postface annoncée de Hervé Guibert m'ont tout de suite attirée. Les intitulés de certaines recettes m'ont, sans que je puisse de façon cartésienne l'expliquer, émue jusqu'à la moëlle: Printemps un peu désinvolte; Dernière semaine de juin, une fois encore; Les beaux jours reviendront. Certaines photos sont jolies, plusieurs mettent un peu mal à l'aise. La postface de Guibert (qui n'est pas en soi un si beau texte que cela, et pourtant, j'aime beaucoup comme il écrit) était en réalité destinée à un autre livre. Et surtout, il se trouve que monsieur Bernard Faucon a un ton suffisant que je trouve un peu déplaisant. Un petit côté détenteur du bon goût qui me gêne. Mais bon, c'est juste mon avis.
Dans le train du retour, nous avons fait une partie de pictionnary gastronomique et, après un baiser, je me suis endormie.
Il y a quelques jours, assise en tailleur sur la banquette de mon bureau, enveloppée dans mon plaid en flanelle rouge, j'ai fini le coeur serré Le journal d'Hélène Berr. D'abord il y a eu un article dans les Inrocks, et puis ils en ont lu un extrait un midi sur France Culture. J'en ai parlé pendant tout le déjeuner à G. et le soir même, en rentrant du travail, il m'a tendu un paquet cadeau bleu et doré. J'ai tout de suite abandonné la lecture de Guerre et Paix pour commencer celle du journal d'Hélène B.
Je reste hantée par la trajectoire de cette jeune femme qui a vingt et un ans en 1942. Violoniste, anglophile, amoureuse, elle aime cueillir les framboises et les groseilles, elle aime aussi les chocolats onctueux et les cigarettes russes, elle ne peut se résoudre à porter l'étoile jaune qu'elle considère comme une preuve d'obéissance aux lois allemandes mais elle finit par se raviser "[...]je trouve que c'est une lâcheté de ne pas le faire, vis à vis de ceux qui le feront. Seulement, si je le porte, je veux toujours être très élégante et très digne, pour que les gens voient ce que c'est".
Elle résiste, par la pensée, en tenant scrupuleusement son journal où elle consigne toutes les abominations perpétrées alors contre le peuple juif, en réfléchissant sans fin sur le sens de tout cela, ce mal absurde et absolu qui s'abat sur eux, mais elle résiste aussi par les actes, en ne fuyant pas et en s'investissant dans la cause des enfants juifs. Hélène Berr aimait Alice au pays des merveilles, les sonnets de Shakespeare, Keats, Tolstoï, Rilke, Paul Valéry et Tchekhov (elle retient cette phrase d'Oncle Vania: "Nous nous reposerons Oncle Vania, nous nous reposerons." -quand nous serons morts-).
La dernière partie du journal est oppressante d'angoisse, les arrestations se multiplient, elle écrit: "Penser que si je suis arrêtée ce soir (ce que j'envisage depuis longtemps), je serai dans huit jours en Haute-Silésie, peut-être morte, que toute ma vie s'éteindra brusquement, avec tout l'infini que je sens en moi".
Patrick Modiano, qui préface le journal, pense à Arthur Rimbaud (que j'ai alors eu envie de relire de façon très urgente) en se souvenant d'Hélène Berr. Au printemps 1872, il écrit dans La chanson de la plus haute Tour:

Par délicatesse
J'ai perdu ma vie

18 Comments:

Blogger stef said...

J'ai en prévision un we à Paris et je pense vivement rendre visite à la cocotte!! merci pour ce partage!

01 février, 2008 23:01  
Blogger Mingoumango (La Mangue) said...

Une escapade parisienne charmante, comme toujours.
Mais... où est la recette ???

01 février, 2008 23:06  
Anonymous Lisanka said...

Je ne connaissais pas du tout la Cocotte! Le journal d'Hélène Bert me tente bien en revanche. Des pensées pour G ;-)

Lisanka

02 février, 2008 07:42  
Blogger loukoum°°° said...

La cocotte vous etes plusieurs à m'en avoir donné envie... Ce que j'aime c'est ce côté plus qu'une librairie, les petits objets ça et là... peut être pourra-t-on y aller ensemble cet été?
J'avais peur d'être si excécrable la veille du concours que j'ai refusé de partager ma chambre d'hotel avec ma colloc', je crois que j'ai bien fait :-)
Si tu veux découvrir la vie des maisons, mettre un pas dans la cuisine des gens, deviner comment est rangée leur bibliothèque, Amsterdam est magique pour ça: de grandes fenetres sans rideaux qui ne montrent rien mais laissent cependant tout deviner...
(j'attendais ce billet avec hâte, je commencer à me languir de tes mots...)

02 février, 2008 09:57  
Blogger Flo Bretzel said...

C'est prévu pour ma prochaine visite à Paris, un petit tour à la Cocotte!

02 février, 2008 13:13  
Anonymous noemie said...

tu viens de me rappeler que j'habite pas loin et que je n'y suis toujours pas allée !! honte honte
merci pour le post-it

02 février, 2008 14:39  
Anonymous rose said...

Contente de lire de tes nouvelles après ce fort long silence ! il y avait donc un jaloux dans votre train à l'aller (et maintenant il y en a plein, car nous allons devoir attendre une escapade parisienne avant de croquer dans ces "cocottines" au nom déjà délicieux.)Et belle évocation d'Hélène Berr, dont j'ai aussi entendu la "voix" à plusieurs reprises à la radio ces derniers jours...

02 février, 2008 14:48  
Anonymous Miss épices said...

Voilà exactement ce que je rêverais d'ouvrir si j'avais le courage de plaquer l'internat. Une petite librairie - salon de thé où l'on se sent juste bien...

02 février, 2008 17:06  
Blogger Natalia said...

Oui, la Cocotte, c'est un endroit particulier, où l'on fait des trouvailles extraordinaires comme celles que tu montres ici.
Je m'y suis arrêtée récemment le temps d'un thé, et les propriétaires étaient en plein "brainstorming" sur leur avenir : c'est effrayant d'entrevoir les dessous du commerce (quel qu'il soit...) Du coup, je m'étais sentie un peu de trop, une oreille qui aurait entendu des choses qu'elles ne devait pas entendre...

03 février, 2008 17:59  
Blogger lena sous le figuier said...

Il y a une librairie "culinaire" dans ma ville, et il est difficile de résister à tout ce qui est proposé...
Les éditeurs savent parfaitement ce que nous désirons!

Le journal d'Hélène Bert, j'hésite depuis un petit moment...c'est si (trop?) émouvant...

03 février, 2008 19:38  
Blogger misspopote said...

Un truc que tu devrais aimer si ce poème de Rimbaud fait frissoner tes oreilles (et le reste) comme les miennes et si tu veux pouvoir l'écouter en boucle avec toujours le même effet: c'est une chanson (oui forcément) de Ming, un groupe belge qui s'inspire de l'électro française des années 80 et qui a été récupéré par des labels allemands, qui s'appelle "Chanson de la plus haute tour" (oui forcément!). Le groupe n'existe plus mais la chanson fait tjs son effet!

Je ne sais pas trop comment te la faire écouter mais je suis sûre que tu aimerais bien. Voilà leur site www.doxa.de/ming.
Les pochettes de leurs albums sont chouettes aussi (surtout celle avec l'escalier).
Bon je cherche encore le petit lien qui te permettrait de l'écouter...

03 février, 2008 23:13  
Blogger Gracianne said...

J'ai envie de lire ce journal Patoumi, mais comme Lena, je ne sais pas si je vais me lancer. Merci pour cette critique si sensible, qui me donne envie a la fois de devorer et de repousser ce livre.

04 février, 2008 12:33  
Anonymous michiko said...

Bonjour :)

Dans les differents resto thai traditionnel ou je suis allée ils appelent ca les larmes du tigre :)

Et sinon, attention a ta tournure de phrase ca peut etre un peu mal pris ... "[...]mais les cuisiniers et la jeune fille qui surgit de l'escalier avec des bols brûlants sont bien de là-bas."

Ca veut dire quoi la bas ?:)

04 février, 2008 17:40  
Blogger patoumi said...

Chère Michiko, je viens moi-même de "là-bas".

04 février, 2008 18:39  
Blogger Alhya said...

j'y étais avant hier... Lilo de Cuisine Campagne, que je devais rejoindre pour une rencontre au sommet m'y a donné rendez vous. Je suis tombée littéralement amoureuse du lieu, et j'aurai voulu acheter le magasin, ou presque. J'en suis repartie avec un coup de coeur, un bouquin de Bras, sans réfléchir, épuisée de lutter contre autant d'envies subites. Je me suis dit, en quittant cette petite échoppe si sympathique où j'ai discuté une bonne heure avec les tenancières de ce lieu plein d'émotion, en me disant que je regrettais de ne pas être parisienne pour ces lieux là..

07 février, 2008 14:40  
Blogger Alhya said...

excuse moi pour cette dernière phrase qui n'a aucun sens, j'ai envoyé sans relire..

07 février, 2008 14:43  
Anonymous 7tourvercors said...

Merci pour Hélène Berr. Mis les pas dans les siens après que tu m'ai mis le livre dans les mains. Troubles et beaucoup de chance.

26 février, 2008 12:20  
Blogger Grégoire said...

J'ai aussi envie de lire Rimbaud.s

07 juin, 2009 22:01  

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