vendredi 7 décembre 2007

Les vies secrètes et le risotto à la pomme et au Stilton

Dans le métro le matin il y a:
-le garçon aux cheveux gras, blouson orange et barbe taillée à la serpe qui révise ses cours de chinois. Ce matin, leçon quatorze, où l'on apprend à dire entre autres (je ne voulais pas non plus que mon regard soit trop insistant) pain, riz et concombre salé.
-trois filles voilées comme dans les pires heures de Persépolis mais leur visage d'une fascinante pureté est d'une déconcertante beauté.
-une fille aux cheveux ondulés avec un gros serre-tête à pois rouges qui raconte à sa copine que je ne vois pas, ses dernières prouesses en italien, et le soir où horrifiée, elle a découvert un rat sur son parking (ce qui est bien pire, assure-t-elle, que les cris de la voisine du dessus régulièrement battue par son mari). Brrr.
-deux modeuses en uniforme (jean slim, ballerines et maxi bag porté à la saignée du coude. C'est sport!) qui n'ont rien à se dire.
-une jeune femme avec un bonnet orange en grosse maille et des chaussures vertes qui a un très joli MP3 minuscule et transparent.
-plus d'une vingtaine de paires de Converse, j'ai compté. Trouées, en tweed, en velours côtelé, comme des drapeaux étatsuniens, fleuries, pailletées... J'en ai aussi mais je ne les mets plus, je ne trouve pas ça très confortable. Je préfère les Veja, qui sont jolies et équitables. [Il y a quelques années, j'allais de temps en temps boire un verre avec J., une très grande et très mince fille blonde qui avait des lunettes à épaisses montures noires avec des petites couronnes de princesse sur les branches. J. avait un sac à main en laine bouillie gris chiné décoré d'un disque bordeaux, son porte-monnaie, c'était un mini sac congélation en plastique transparent. Elle avait aussi un très bel étui à cigarettes. J. portait une jupe plissée écossaise rouge qu'elle était ravie de présenter comme un modèle datant de son CM2. Perchée sur des talons aiguille, J. promenait ses longues jambes trop maigres pour être honnêtes dans des collants colorés. Je n'avais jamais vu J. manger. J. aimait bien les garçons, qui le lui rendaient souvent mal. Un jour, elle était sortie avec un type qu'elle trouvait gentil mais dont les chaussures la désespéraient, des chaussures de prof de musique de collège à la retraite, des chaussures sans âme. Un jour pourtant, elle était toute contente, il lui avait dit au téléphone, à quelques heures d'un rendez-vous, "J'ai acheté de nouvelles chaussures!" Mais force lui fut de constater avec consternation que c'était exactement les mêmes, peut-être que seule la longueur des lacets avait changé. Parfois, j'aimerais bien revoir J. ]
-deux filles polonaises qui ont l'air super gentilles. Il y en a une avec un manteau pied de poule très classe.
-un couple de lesbiennes qui m'émeut beaucoup.
Souvent je voudrais en savoir plus sur tous ces gens; ce qu'ils mangent au petit-déjeuner, leurs rêves de la nuit dernière, leurs pires ennemis, leur meilleur souvenir de vacances, s'ils s'entendent bien avec leur famille, leur petit vice secret. J'aurais adoré, à l'instar de la fille de Woody Allen dans Everyone says I love you, avoir une amie dont la maman serait psychanalyste et faire un minuscule trou dans le mur du cabinet pour écouter les séances de divan d'inconnus. Ou alors il s'agirait de devenir psychanalyste. La route est longue Patoumi.
Je n'ai pas vu un seul patient depuis un mois et demi maintenant et ils me manquent.
Il paraît que monsieur C. ne va pas trop mal, je suis contente.
En repensant aux gens qu'on croise et qu'on ne revoit pas, un risotto sucré salé, doux et affirmé, comme le regard qu'on voudrait avoir dans les petites épreuves du quotidien.

Le risotto à la pomme et au Stilton
Pour une personne


-60g de riz arborio
-1 petite pomme acidulée (ici une rubinette) et ferme, épluchée, épépinée et coupée en petits dés
-2 tranches très fines de pancetta coupées en lanières
-1 petit oignon rouge émincé
-4 louches de bouillon de légumes bien chaud
-1 morceau de stilton (environ 20g je dirais)
-un peu de parmesan fraîchement râpé
-un peu d'huile d'olive
-un peu de beurre

Dans une petite poêle faire revenir les dés de pommes avec la pancetta et un peu d'huile d'olive. Arrêter quand la pomme est dorée.
Pendant le même temps, faire revenir l'oignon dans un peu de beurre et d'huile d'olive. Quand il est tendre, ajouter le riz et bien l'enrober du mélange beurre-huile. Quand le riz est nacré, verser la première louche de bouillon.
Ajouter du bouillon chaque fois que la louche précédenta a été absorbée, quand le risotto est presque prêt, ajouter les dés de pomme dorés et les lanières de pancetta puis le stilton émietté à laisser fondre tout doucement.
Arrêter le feu, râper un peu de parmesan, mélanger, servir dans une assiette bien chaude et déguster en écoutant à la radio, quelqu'un parler de Marivaux et d'amours adolescentes.

A propos de la photo:
-le numéro des Inrocks passait par là, j'ai toujours aimé ce profil de Jeanne Balibar (et sa bague avec une turquoise qu'on ne voit pas)
-les dix façons de préparer la pomme aux Editions de l'Epure, c'est un peu bête mais le petit dessin de la couverture me touche beaucoup. Si vous hésitez encore à compléter votre collection ou si vous voulez faire un cadeau qui sera très apprécié par les bibliophiles gourmands, sachez que les frais de port sont à un euro jusqu'au 18 décembre sur le site (et je n'ai pas d'actions chez eux!)
-la petite boîte japonaise avec une feuille de gingko dessus est taillée dans une belle pierre noire, brillante et lisse. C'est le dernier cadeau de G., pour me porter chance (alors aujourd'hui, il a trouvé un petit paquet avec à l'intérieur de la confiture Carla aux abricots et aux fruits confits et une autre, à la fraise et au champagne)
-la dame japonaise sur papier doré vient du Bon Marché où de jolies filles vantaient l'efficacité d'un petit papier dont les geishas sont fans et qui appliqué sur votre teint sale, terne et gras, le rendrait resplendissant par absorption de toutes les impuretés.
-le petit autocollant est un cadeau de quelqu'un que j'aime beaucoup, mais je ne sais pas toujours comment le lui dire.

16 Comments:

Anonymous Lisanka said...

Lire ce genre de petits billets, ça me fait du bien, tu ne peux même pas t'imaginer.
J'aime regarder les gens, c'st pour cela que je travaille à la bibliothèque. Et m'imaginer ce qu'ils sont susceptibles d'être, de ne pas être, de faire, de ne pas faire. C'est une preuve que je les aime. Que tu les aimes, et c'est ça qui est important.
Le petit trou de souris dans le cabinet ne sera pas nécessaire, je crois. Tu deviendras celle que tu veux être. Il te faut beaucoup de patience, mettre de côté ses désirs, sa fierté, ce qu'on voudrait que la vie soit.

Bisous, prends soin de toi,

Lisanka

PS: Les filles de l'est sont toujours "super gentilles" mais c'est un peu "main de fer dans gant de velours", à faire marcher les hommes au fouet ;-). Et pour les modeuses qui n'ont rien à se dire, c'est plutôt qu'elles n'ont jamais rien à dire tout court!



Lisanka

07 décembre, 2007 17:01  
Anonymous miss_bonbon said...

toujours cette prose...j'aime beaucoup. Et bien sûr la recette, toute aussi douce, qui se laisserait bien dévorer comme tes mots!

07 décembre, 2007 17:12  
Anonymous Pi said...

Quelques mois de lecture, premier commentaire... surement parceque ce matin j'aurai aimé suivre ce jeune homme que je croise souvent le matin et qui descend à la même station de métro que moi, il lit toujours le courrier international le jeudi alors que moi je ne l'ai que le vendredi ( il faut que j'attende mon tour à la maison pour l'avoir). Demain je lui dirait bonjour.
Quant aux patient je te comprends, j'ai la même tristesse quand les enfants que je suis quitte le service. Blues quand tu nous tiens...
Pi

07 décembre, 2007 18:02  
Blogger Easy kitchen said...

comme toi j'aime observer mais je prends très rarement les transports en commun à Paris ayant la chance de pouvoir aller travailler à pied. C'est un mini-film une rame de métro. Sinon je vote Stilton/Pomme comme association de l'automne.

08 décembre, 2007 07:43  
Blogger elsa said...

Je en sais pas ce qu'est le Stilton. Mais ce mélange sucré-salé devrait me plaire. Sinon moi aussi j'adore observer mes voisins de transport et m'imaginer leur vie ou juste regarder la scène qu'il font sur le moment.

08 décembre, 2007 17:40  
Anonymous rose said...

Quand on les regarde un peu, les gens autour de nous ont toujours l'air si exotiques et mystérieux ! J'aime beaucoup le portrait de ton amie J. (et merci pour le lien vers les éditions de l'épure, c'est une très bonne idée de cadeaux...)

08 décembre, 2007 22:03  
Anonymous sab said...

pour celui a qui tu tiens beaucoup...il suffit juste de lui dire...peut etre pas facile pour toi et bete ce que je te dis mais au moins il le saura (en même temps il doit bien s'en douter non????)parfois il suffit de prendre un peu sur soi et de se boter un peu l'arrière train !!!!

09 décembre, 2007 02:41  
Anonymous eva d'envie d'avril said...

Je te souhaite de retrouver le plus rapidement possible le chemin de l'hôpital.
Que ton écoute, ton observation, ta générosité soient mises au services de tes patients.

Eva

PS : Tu me manques aussi.

09 décembre, 2007 19:39  
Blogger annie dedicacessen said...

Les gens, je me demande, moi, en plus de tout ce que tu te poses comme questions, s'ils sont bien vivants, ou moi, si je ne suis pas morte. Je veux dire que j'ai souvent la sensation de ne pas pouvoir les toucher, au figuré comme au propre et même au sale. Et quoi d'autre ? Oui, je me demande aussi à quoi ils s'agrippent. Parce que tout le monde s'agrippe. Je regarde leurs visages. J'aimerais collectionner les visages. Aussi.. je me pose souvent la question de savoir combien de rencontres je loupe. Je veux dire, combien de fois j'aurais pu croiser mon amour, sans le voir. Alors combien d'amours ignorées dans ces croisements ? est-ce que quelqu'un est en train de lire le même livre que moi ? Parmi ces anonymes, quelle est celle qui a le même deuxième prénom que moi ? Pour qui suis-je faite ? et pourquoi courent-ils si vite ? A quoi ça rime. Je me dis aussi souvent, que sous les habits, la chair est cachée, la beauté et la misère. Que sous les silences et les apparences, les panoplies, peut-être que si, elles en ont des choses à dire. Mais personne à qui les dire. Ce n'est pas pareil.
Sinon, pour te répondre, regarde, c'est super facile :
je t'aime beaucoup.

09 décembre, 2007 23:23  
Blogger Stephanie (Philadelphie) said...

J'ai justement revu ce Woody Allen il y a peu : un vrai REGAL !
Une famille et une vie "luxueuses" comme on en voudrait tous, je crois.
"I'm through with love, I'll never fall again..." Et elle est si jolie, cette chanson...
Gros bisous, Patoumi !

10 décembre, 2007 20:59  
Blogger Gracianne said...

Des annees que je me demande aussi quelles vies sont cachees derriere tous ces visages. l'essentiel c'est de continuer a les voir, pas toujours facile apres des annees de metro. Dans mon train de banlieue, c'est plus facile, on se parle, on se reveille ensemble doucement, on est plus intimes.
Tu connais cette nouvelle de Cortazar qui se passe dans le metro? je crois que c'etait dans "Manuscrit trouve dans une poche".

11 décembre, 2007 10:38  
Anonymous Loukoum°°° said...

Tes portraits sont magnifiques... et me touchent beaucoup... quant à ton risotto il est plus que parfait. J'ai déjà gouté une version italienne poire gorgonzola mais cette alternative britanique va vite venir faire un tour dans ma cuisine...

11 décembre, 2007 13:02  
Anonymous la croquette said...

Mais quelle bonne idee un risotto avec des pommes et du stilton ( un de mes peches mignons))
bonne soiree
stephanie, sans converses depuis la 6eme

lacroquette.canalblog.com

11 décembre, 2007 18:58  
Blogger Tifenn said...

Ils sont beaux les gens qui croisent ta plume, ils ont une âme.On les voit penser , on les devine. Après ça, un risotto c'est forcément nostalgique.
Et puis, qu'et ce que tu écris bien...

12 décembre, 2007 18:39  
Blogger fanette said...

Quel coup d'oeil ! C'est sympa de prendre le métro avec toi. J'essaierai de mieux regarder la prochaine fois. Il faut aussi que j'essaie la recette. Tu le trouves où le Stilton?

13 décembre, 2007 09:48  
Blogger Estelle said...

Ah les Inrocks... J'ai presque toutes leurs compiles depuis 2000, c'est comme ca que je choisis mes nouveaux artistes chouchous depuis la grande Amerique ! Gros bisous !

14 décembre, 2007 16:42  

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