vendredi 9 février 2007

Naître ailleurs et little fuji tuna rolls

Je suis née quelque part en Asie et pendant longtemps j'ai eu du mal à m'accomoder de cela. Il fallait tout le temps que j'épelle mon prénom à plusieurs reprises (oui, Patoumi n'est pas mon vrai prénom, mais vous deviez vous en douter. Ceci dit, j'aime bien et je crois même que je préférerais être appelée Docteur Patoumi plutôt que Docteur Monvrainom mais il faut admettre que ça ne fait pas très sérieux...) pour qu'il finisse quand même mal orthographié, je n'aimais pas du tout du tout être appelée "la Chinoise" alors que je ne suis pas de là-bas, beaucoup de traditions françaises échappaient à mes parents (et j'ai été terriblement ridicule à être la seule à ne pas être déguisée un jour de mardi-gras).
Un peu pénible mon enfance.
Mes parents avaient tellement peur que je ne sache pas parler un français correct et qu'à cause de cela je ne ferais rien de bien dans ma vie qu'ils m'ont très tôt appris à lire, je les en remercie, les livres m'ont sauvée de l'ennui et de la solitude (même si à cause de cela mon institutrice de cp m'a immédiatement détestée et me l'a souvent fait sentir, c'était trop pour elle une immigrée qui savait lire et n'avait donc pas besoin d'elle. Parfois, c'est horrible je sais, j'ai des voeux de mort envers mes instituteurs pour toutes les remarques désobligeantes à mon égard et leur manque de psychologie).
Ainsi, pendant longtemps, j'ai voulu effacer le plus possible mon appartenance à un ailleurs que je croyais trop étrange pour attirer la sympathie (ou juste l'intérêt) des gens. J'étais gênée de venir de si loin. Je trouvais encombrant cette identité. J'avais tout le temps l'impression qu'il fallait que je justifie ma présence, comme si je n'avais pas le droit d'être là, qu'on m'accordait une faveur en me permettant de vivre ici.
Sans doute pour éloigner un peu plus mes origines ai-je développé un goût immodéré pour la littérature française et anglo-saxonne et puis pour le cinéma de la Nouvelle Vague; jamais je n'aurais eu l'idée de m'intéresser à la littérature asiatique, je ne sais pourquoi, disons que pour moi, elle était forcément ennuyeuse.
Pour la cuisine, j'étais très gênée d'aimer ce que j'aimais. Ma maman cuisine très bien et elle a toujours veillé à préparer d'excellents petits plats de là-bas, mais j'étais toute embarassée à l'école quand on me demandait ce que j'avais mangé à midi. J'avais peur qu'on ne m'aime plus à cause de toutes ces choses qui pouvaient paraître si bizarres. En première année de médecine encore, je ne m'étais pas départie de ce sentiment: j'habitais une petite chambre dans une résidence pour étudiants qui présentait pour seul avantage d'être à une minute de la fac ce qui est bien pratique quand vous avez cours à huit heures et qu'il faut aller réserver sa place une heure à l'avance. Dans cette résidence, chacun avait sa chambre (avec le même grand bureau en pin blond, les mêmes rideaux en velours vert bouteille, la même moquette au quadrillage écossais) mais il fallait partager la grande cuisine et le séjour. C'était un supplice pour la phobique sociale que j'étais de me mettre à table avec d'autres gens et ce d'autant plus que ma maman me préparait gentiment des boîtes de petits plats maison que j'avais juste à rechauffer ou à customiser avec des petites choses fraîches et que ça me terrorisait de penser que tous ces gens pourraient voir de quoi je me nourrissais (le climat de concours distillant déjà une certaine psychose). Ainsi ai-je appris à décaler mes horaires de repas. J'attendais quatorze heures trente ou vingt-et-une heures trente, tout le monde était reparti travailler, je faisais tranquillement réchauffer mes plats-maman que j'allais bien sûr déguster dans ma chambre, il n'étais pas question d'être vue, rappelons-le. Même le garçon qu'il y a eu avant G. (et pour qui, c'est horrible bis, je développe parfois également des voeux de mort) entrouvrait parfois mes boîtes spéciales maman et faisait une grimace en les refermant. Il faut dire qu'il tenait un discours sur la cuisine... je me demande encore comment j'ai pu tolérer cela: il trouvait que le parmesan avait un goût de vomi, faire un curry revenait pour lui à ouvrir un pot Uncle Ben, il avalait voracement des ravioli -au boeuf- sortis d'une boîte de conserve, j'arrête là parce que repenser à lui me donne la nausée.
Heureusement, un jour de juin où je ne m'y attendais pas du tout, G. m'a demandé mon numéro de téléphone et le soir même nous dégustions une délicieuse pizza pendant que je voulais l'impressionner en lui disant que j'avais lu Deleuze (ce qui était vrai). G. a tout changé quant à la façon de considérer mes origines. Un soir, il m'a sorti un gros atlas et m'a demandé de lui montrer là où j'étais née, précisément. Il a complètement effacé ma réticence quant à la littérature et au cinéma asiatique et j'étais toute étonnée puis ravie de découvrir qu'il y avait dans tout cela une sensibilité qui me touchait beaucoup. Il a tout de suite manifesté de l'intérêt pour la cuisine de là-bas, il ne rechigne jamais à goûter, même les choses les plus étranges, il montre toujours plein de curiosité dans les allées de Belasie.
Bizarrement, c'est G. qui est né et a grandi dans le sud-ouest, qui cuisine quasiment tous les plats asiatiques à la maison, pendant que je fais les lasagnes, l'osso-buco, les tomates farcies, la tarte normande... Peut-être que j'ai peur de ne pas faire aussi bien que ma maman ou peut-être que j'ai peur de ne pas faire aussi bien que ne le voudraient mes origines (un peu comme si une pure bretonne ratait ses crêpes). Jamais je ne remercierai assez G. de m'avoir permis de mieux me débrouiller avec le fait d'être née ailleurs.
Les petits tuna rolls sont inspirés de la petite entrée qui est servie au Fuji, cet exquis restaurant japonais où G. m'avait fait déguster les premiers sushi de ma vie. Il avait été tout étonné d'apprendre que nous pourrions en déguster à loisir à la maison, il fallait juste acheter de la pâte à wonton.


Petits tuna rolls comme au Fuji
Pour un paquet de feuilles à wonton (les tuna rolls se congèlent très bien cuits)
-150g de thon en boîte ou frais et cuit puis émietté
-une grosse échalote en tout petits morceaux
-une gousse d'ail passée au presse-ail
-plusieurs feuilles de menthe fraîche, de la ciboulette, du persil, le tout ciselé très finement
-un peu de jus de citron
-un peu de sel, un peu de poivre
-deux grosses cuillères à soupe de crème fraîche
-un oeuf

Mélanger tous les ingrédients.
Pour la technique du roulage: je pose la feuille à wonton avec la pointe vers moi, je dépose un peu de préparation, je roule un peu, je rabats les côtés et je finis le petit rouleau en collant avec un peu d'eau froide.
Faire frire et servir chaud.

21 Comments:

Anonymous Cathy said...

Tu sais il n'y a pas besoin d'être né ailleurs pour se sentir un peu à part, moi je suis née à Angers de parents nés eux-mêmes à Angers, mais je me sentais totalement décalée car mes parents étaient très "bohèmes" contrairement à tous les parents des autres, beaucoup plus classiques, j'étais d'ailleurs habillée très "love and peace" ce qui me mettait souvent mal à l'aise.
merci pour la recette des tuna rolls, j'ai tout ce qu'il faut à la maison, je crois que je vais me lancer !

09 février, 2007 13:57  
Anonymous Liliy said...

J'ai lu ton billet d'un bout à l'autre - et je me sens très soulagée que tu aies finalement rencontré G.! Je trouve que c'est une grande richesse de pouvoir avoir accès à plusieurs cultures! et je suis très étonnées que tu aies rencontré des gens aussi étroits d'esprit... J'espère que le temps passant les choses - les gens! - changent et que ceux que tu croises sur ta route soient plus accueillants. Et que tu puisses te sentir finalement très fière de tes origines et de connaître vraiment deux cultures si différentes!

09 février, 2007 14:57  
Blogger Ester said...

Que c'est bien écrit, Docteur Patoumi. Ton prénom est pourtant, vraiment, ravissant. Et les garçons qui ne savent pas manger et ne respectent pas la nourriture, ouste !!! Et si ça peut te mettre du baume au coeur, qu'est-ce que j'ai pu détester mes institutrices... J'ai froid dans le dos quand j'y repense (les envies de meurtre m'ont passé). Heureusement que G. était là ! pour notre bonheur à tous, puisque c'est un peu grâce à lui que nous avons cette si chouette recette.

09 février, 2007 16:01  
Anonymous carlinath said...

j'adore ton blog! tu as l'art et la manière d'écrire pour que l'on te lise du début à la fin! vivement les prochains billets et les prochaines recettes! miam!

09 février, 2007 16:25  
Anonymous Anonyme said...

petite patoumi, chaque matin en allant travailler je passe devant vous et j'au une pensée douce pour vous... si charmante et touchante !!!
moi aussi je viens d'ailleurs (bien que née en France) et malgré les différences d'appartenance, j'ai toujours pensé être comme les autres. Mes enfants, eux, pourtant nés ici m'ont dit il y a peu qu'ils avaient souvent eu l'occasion d'être mis devant leur différence...
c'est pourtant si enrichissant l'ailleurs... et je suis navrée d'apprendre que la jeunesse n'est pas toujours dans l'enthousiasme et la curiosité de l'autre...
rennette

09 février, 2007 16:43  
Blogger lili63 said...

moi aussi je suis née ailleurs (?)et cet ailleurs il fait ma différence et ma richesse pour ma cuisine et pour le reste .
Alors , Haut les coeurs et bonnes revisions pour l'internat qui rend parfois , un peu (euphémisme) fatiguée et emotive ....
Bises

10 février, 2007 07:54  
Anonymous Patrick CdM said...

Jolie page; çà ne fait pas bien longtemps que je connais ton blog, mais je vais y venir souvent. Tu m'as fait penser à copain vietnamien, qui un jour où je lui expliquait que j'aurais du mal à manger les oeufs de cane couvés, il s'est presque mis en colère, "et tu crois que ton lait pourri de camembert j'ai pas failli ... quand on m'en a fait goûter?"

10 février, 2007 15:09  
Blogger ooishigal said...

trés beau billet, et la recette est super :)

11 février, 2007 11:33  
Blogger Gracianne said...

C'est tres touchant comment tu racontes le rejet et la solitude. Je crois qu'on connait tous ce sentiment, a des degres divers, mais certainement jamais autant que dans le cas d'une double culture. Moi aussi je suis contente que tu aies rencontre G., qu'il ait leve le tabou que tu faisais peser sur ton autre culture.
Les enfants sont cruels parfois, j'essaie d'apprendre la difference aux miens, ce n'est pas toujours facile.

12 février, 2007 10:34  
Anonymous lena said...

Ton billet est d'une cruelle tristesse mais permet un formidable espoir à cette grande majorité de Français qui ne le sont pas de souche.
Ce sont aussi ces fêlures qui ont façonné ta personnalité sensible, attachante et cultivée, tu as su faire de ce qui te semblait une faiblesse, une vraie révélation!
G. est très certainement un humaniste esthète et claivoyant qui accompagne une étoile...

12 février, 2007 18:26  
Blogger Estelle said...

Quel joli billet.... C'est difficile, surtout quand on est petit, d'accepter sa différence. Je suis née en France mais ma famille est turque et j'avais toujours peur de ne pas faire "comme les autres" et j'aurais été morte de honte à l'idée qu'on s'en aperçoive. Quand on est petits, on a envie de cacher sa maman qui parle français "avec un accent"... Et puis le temps passe, on devient fière de sa maman, on voyage et on est simplement heureux d'être ce que l'on est. Maintenant que j'ai pris du recul, j'essaie de prendre les choses à la rigolade, comme quand on me demande "how di you come here ?" et que je réponds "with a plane" ou "where are you from ?" et je réponds "I live in Kennett Square" !! Sinon je suis d'accord avec Cathy, pas besoin d'être né ailleurs pour qu'on te fasse sentir différent...

12 février, 2007 22:30  
Anonymous San said...

Très touchant ton article.
Tu sais, quand j'étais petite, je rêvais d'avoir les yeux bridés ^____^
J'étais "en apparence" comme les autres mais me sentais pourtant si différente...
Depuis, je me contente d'étudier l'art oriental, de lire énormément de littérature asiatique, de tomber amoureuse du Cambodge et d'être accro à la cuisine thaï, chinoise, vietnamienne et japonaise...
Autant dire que ta recette risque bien d'y passer ;)

13 février, 2007 00:40  
Anonymous Eliflo said...

Quel bonheur de te lire!La double appartenance que tu évoques et qui a été difficle à assumer, fait maintenant ta richesse, pour notre plaisir à tous et toutes. Et puis ce que tu racontes de la nourriture dit vraiment la quantité d'affectivité qu'il y a dans tout ça. Merci aussi pour la recette.

14 février, 2007 14:12  
Anonymous Léna said...

J'ai suivi ta recette, et j'ai trouvé ce petit plat delicious. Seule entorse, galettes de riz au lieu des feuilles à wonton.
Merci

15 février, 2007 18:58  
Anonymous loukoum°°° said...

je voulais juste te dire que ce billet m'avait touché

21 février, 2007 12:24  
Blogger mingoumango said...

Très touchant, ce billet. D'autant plus que j'ai cru me reconnaître à certains endroits. Je suis née en France, mais les questions sur l'origine, l'identité, etc, reviennent encore souvent. Même si je m'accepte mieux avec l'âge...
On devrait tous rencontrer un G. dans sa vie...

26 avril, 2007 08:58  
Blogger Cléo said...

C'est marrant. Je suis une "pure bretonne" et j'ai longtemps eu très honte d'être (que) de là-bas, enviant secrètement l'exotisme du sang de mes camarades. Aujourd'hui j'essaie de m'en fiche un peu. Et je ne fais jamais de crêpes.

26 juillet, 2009 20:39  
Blogger radzimire said...

J'ai découvert ton blog il y a peu de temps et il est devenu un de mes favoris. Alors, petit à petit, mois après mois, je le lis depuis le début avec grand plaisir. j'ai l'intention de faire pas mal de tes recettes. Moi aussi on m'appelait la chinoise, bien que je n'ai pas d'origines asiastiques, mais je le prenais comme un compliment. Il a l'air bien ton G., comme mon P. d'ailleurs ;))

29 novembre, 2010 17:28  
Anonymous Camille said...

Chère Patoumi,
J'aime bien me promener encore dans ton ancien monde, et j'avais oublié de te dire combien ce billet-là m'avait plu, à l'époque.
J'espère que tu vas bien,
C.

24 décembre, 2011 15:36  
Blogger patoumi said...

Coucou Camille, ça me touche que tu viennes lire les vieux billets que je trouve si maladroits.
Merci, et prends bien soin de toi.

30 décembre, 2011 00:34  
Blogger Marine said...

Bonnes recettes,joli blog,écriture délicate...Merci

24 octobre, 2012 20:12  

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