lundi 11 décembre 2006

En pensant au hachou parmentier et au cheesecake marbré devant une infâme salade de blé et un yaourt presque périmé

Vendredi soir, j'étais de garde à l'hôpital. Cela implique d'arriver aux urgences pédiatriques à dix-huit heures et n'en repartir qu'à huit heures le lendemain, après avoir longuement écouté une ado suicidaire, des dizaines de parents angoissés, plusieurs coeurs et plusieurs poumons, palpé les ventres, regardé les oreilles, les gorges, la peau, les yeux , comment il marche, et puis aussi on discute avec les enfants, on fait un puzzle pour les faire patienter, on lit une histoire... C'est un peu épuisant.
En fait, quand une garde se rapproche, j'y pense souvent déjà tous les jours de la semaine qui la précède. J'ai toujours peur de ce qui va arriver. Si certains peuvent déplorer la complaisance qu'avait la série Urgences à se gargariser du malheur et de la souffrance d'autrui, je trouvais pour ma part qu'il y était très bien restitué la solitude et l'angoisse de l'étudiant en médecine (Carter à ses débuts, Lucy Knight que j'aimais bien parce qu'elle était un peu gauche, ce qui n'est pas sans me rappeler quelqu'un, hum hum...). J'ai toute une série de petits rituels destinés à faire bouclier contre les agressions extérieures (parce que c'est cela que je trouve le plus difficile: se sentir démuni face aux interrogations des parents qui ne comprennent pas pourquoi on ne trouve pas la cause des pleurs incessants de bébé, sans parler des multiples humiliations devant les supérieurs hiérarchiques même si je tiens à préciser que les internes et les chefs de pédiatrie ont une approche souvent plus humaine de l'individu que leurs collègues des urgences standards -c'est là qu'Urgences pêche, on s'attend à trouver Mark Green et on se retrouve face à une ribambelle de Romano, bref-): je mets toujours des vêtements mous qui ne craignent rien, qui datent un peu et dans lesquels je me sens bien (ça peut paraître évident mais il arrive à certaines personnes de venir en garde avec une mini et des talons qui font clac-clac, chacun ses rituels), j'achète systématiquement avant de partir un magazine féminin qui me permettra, si j'ai l'occasion d'aller me coucher dans la monacale chambre de garde qui n'était même pas chauffée la dernière fois que j'y étais, d'essayer de penser à des choses futiles pour trouver un semblant de sommeil tranquille (de toute façon, si jamais je peux monter me coucher, je ne dors pas vraiment: j'ai toujours peur que le gros téléphone sonne et qu'il faille remettre la blouse) et puis j'ai dans mes poches un tas d'objets strictement utilitaires mais qui me rassurent: un tube de baume à lèvres, un petit réveil de voyage, un carnet noir Moleskine...
En réalité, je suis toujours terriblement angoissée quand je prépare mas affaires, quand je quitte la maison, et puis, quand j'arrive dans le service, je suis lancée, il y a mille choses à faire, on n'a pas trop le temps de penser à soi. Cette fois-ci quand j'ai pris le métro pour y aller, j'entendais une collégienne dire à sa maman: "On n'était que treize en cours de français cet après-midi: une fille a fait un malaise, une autre avait mal au ventre, une autre s'est déplacée une vertèbre en sport..." Je me suis dit: "Aïe aïe aïe, tout ce petit monde doit être en train d'attendre aux urgences..."
Vers une heure et demie du matin, on a eu le droit de faire une petite pause repas et là, horreur, dans le frigo de l'internat, il y a: des coquillettes à la bolognaise qui ressemblent à du vomi, des tranches de pâté viandé d'un rose douteux et qui me regardent avec leurs multiples yeux gras, du fromage aux croûtes toutes désséchées, du pain mou, du beurre fluo, des betteraves qui nagent dans de la vinaigrette, des carottes qui ont été râpées il y a au moins un mois... Comme j'ai un peu faim et que l'idée d'avoir à affronter la nuit l'estomac vide me paraît mission impossible, je me résouds à goûter une petite salade de blé dans sa barquette en plastique. Je ne veux pas charger le tableau mais je précise quand même qu'on mange au bout d'une table où s'alignent tous les reliefs du dîner de ceux qui nous ont précédé, parce que quand on est médecin bien sûr, on ne débarrasse pas hum hum bis. Bon, cette salade était insipide et pour la faire passer, exactement comme je pensais à du gâteau au chocolat quand ma maman me forçait à manger des oranges, j'ai pensé très fort à notre hachou parmentier de la veille et au cheesecake marbré d'il y a quelques jours.
Le hachou parmentier est un délicieux plat d'hiver, réconfortant, parfait après avoir décoré votre sapin et pris quelques photos pour les pupilles de Madame Papilles. Vous faites revenir un oignon rouge coupé en lanières avec du chou émincé et de la très bonne chair à saucisse de votre boucher préféré. Vous assaisonnez comme il vous plaira. Vous répartissez la préparation dans un plat à gratin. Vous faites une belle purée de pommes de terre (ici, elles viennent de l'île de Batz, j'adore cette idée de légumes insulaires). Vous en recouvrez le hachou. Vous lissez la surface et vous laissez à four très chaud pendant un quart d'heure. Vous vous passez de dessert.

Mais ce soir-là, en avalant mon yaourt nature qui approchait dangereusement de sa date de péremption, j'ai quand même pensé à du cheesecake marbré. Je voulais faire un beau marbrage, chocolat blanc/chocolat noir, mais je ne sais pour quelle raison, le blanc a cédé au noir et je me suis juste retrouvée avec quelques malheureuses stries blanches. J'avais recyclé des produits laitiers du frigo dans une improvisation spontanée, le résultat fut vraiment convaincant: la texture était crémeuse et fondante sans être écoeurante, le chocolat était bien présent. La recette est absolument approximative, je m'en excuse, en réalité, j'ai fait ce cheesecake très très vite en rentrant un midi, parce que je ne voulais pas me remettre immédiatement au travail mais que je ne voulais pas non plus perdre trop de temps (c'est définitif: passer l'internat, ça rend fou). Je n'ai ainsi rien pesé. Pour la base, c'est souvent la même: des Sprits, des Speculoos, un peu de beurre. Pour la crème, cette fois-ci: du mascarpone, du fromage frais, un peu de crème, un oeuf, un voile de sucre. Je l'ai divisé en deux et ajouté à l'une du chocolat noir fondu, à l'autre du chocolat blanc dans le même état. Ah! c'était tellement meilleur que ce yaourt!

Vers quatre heures, comme c'était calme, je suis montée me coucher et j'ai ainsi pu découvrir les fiches cuisine de Elle avec un joli menu new-yorkais qui comporte un cheesecake en dessert! Il y aussi, comme idée de plat de fêtes, un échiquier de foie gras et de chocolat qui ferait sûrement sensation.
J'ai quitté l'hôpital vers huit heures trente avec un sentiment de soulagement infini, même si le trajet jusqu'à l'arrêt de métro avec mon énorme sac à dos rouge et sous une mesquine pluie froide me paraissait interminable. J'aime bien quand même quand je rentre d'une garde le weekend faire une surprise à G. pour le petit- déjeuner et je fais donc souvent un détour par la boulangerie Hoche où j'ai choisi cette fois-ci du pain brioché (délicieux avec du beurre demi-sel et de la marmelade de citron) et un kateven, un pain-gâteau à la mie très douce, juste un peu sucrée. Quand je suis sortie de la boulangerie, il ne pleuvait plus et le ciel était en feu au-dessus de l'église Saint-Sauveur.
A la maison, j'ai pris un plaisir inouï à me doucher, G. s'est réveillé et je l'ai entendu me préparer mon chocolat pendant que je poussais de petits cris en découvrant sur mon bureau un joli paquet cadeau. C'était Le rose, dix façon de le préparer, aux Editions de L'Epure. La garde était déjà loin, le weekend s'annonçait bien.

13 Comments:

Blogger Mamina said...

Les gardes, c'est pas marrant... heureusemnt qu'il y a des gens tendres pour te réconforter après...

11 décembre, 2006 14:11  
Anonymous Beah said...

Très joli le cheesecake, justement je viens d'en poster un, je note celui-là (même si c'est approximatif, ça me va, je ne suis pas toujours précise non plus). Merci pour le récit de garde.

11 décembre, 2006 14:23  
Anonymous eva said...

Le cheese-cake marbré est peut-être improvisé mais ô combien présentable ... Quant au kateven, G. a bien de la chance !
J'imagine à quel point pendant ce type de week-end, on doit se sentir un peu 'hors du temps' et combien il doit être réconfortant de rentrer à la maison.
Très bon lundi.

11 décembre, 2006 14:33  
Blogger veronica said...

tres beau cheese cake

11 décembre, 2006 17:17  
Blogger Alhya said...

ahhhh.... les charlottes de l'Ile de Batz... ça me file une sacrée nostalgie!! j'en mange qu'en bretagne, mais que c'est bon!!!

11 décembre, 2006 17:36  
Anonymous lena said...

Le récit de ta nuit de garde m'a touché de si près...

Tu as déjà pu t'immerger dans Le Rose, moi, j'attends impatiemment de me délecter du Citron et du 100.

Quand on a le goût des belles et bonnes choses, il est souvent difficile de s'alimenter hors de chez soi ; j'ai toujours mon meilleur thé, mes fruits bio et parfois bien plus au fond de mon sac. Ou comment passer pour une vraie snob!!!

11 décembre, 2006 19:30  
Anonymous $ha said...

Cheesecake improvisé certes, mais très beau! et sans aucun doute très bon!

11 décembre, 2006 20:03  
Blogger Fabienne said...

Je comprends la difficulté de ton métier, je ne suis pas médecin, mais à travers mon métier, je rencontre des personnes qui se confient à moi et il y a des jours où c'est très difficile...
J'adore ta recette du parmentier surtout quant elle commence par décorer son sapin de Noël !

11 décembre, 2006 20:58  
Blogger Gracianne said...

Je me souviens des salles de garde que j'allais visiter quand mon beau-frere et tous nos copains etaient internes. Cette vie, vue de l'autre cote du miroir, dans la lumiere glauque des couloirs d'hopitaux la nuit, nous paraissait incroyable, presque heroique. Je me souviens aussi qu'on y mangeait tres mal. Il n'y a rien de pire qu'une bouffe infame quand on a faim la nuit. Lena a raison, prends toi quelques douceurs a grignoter, tu les merites, et puis ca te rendra plus forte pour veiller sur nous.

12 décembre, 2006 12:06  
Blogger patoumi said...

Mamina: je passe beaucoup de temps à penser aux gens tendres pendant mes gardes...
Beah: j'ai vu sur ton blog que tu étais dans ta phase cheesecake! Je suis désolée pour l'absence de proportions mais tu as l'air de t'y connaître
Eva: j'ai de la chance aussi quand G. rentre de garde, la dernière fois, il est revenu avec des croissants et le Régal
Véronica: mercimais tes biscuits sont très jolis aussi
Alhya: tu reviendras en Bretagne l'été prochain?
Lena: j'hésite toujours à emporter des bonnes choses de la maison à cause du regard des autres (je sais c'est idiot) mais ton petit mot va m'encourager à le faire, c'est tellement plus agréable, tant pis si c'est snob, il faut que j'assûme!
$ha: il était délicieux
Fabienne: tant mieux si tu as ri aux facéties de mon hachou!
Gracianne: ah! tu connais les salles de garde! En tout cas, tes souvenirs sont très justes et, promis, la prochaine fois, j'emporte des douceurs maison!

12 décembre, 2006 23:27  
Anonymous nuage de lait said...

un cheese cake marbré, rôôô c'est beau.

13 décembre, 2006 22:45  
Anonymous Cathy said...

j'aime beaucoup les néologismes, donc ton hachou me fait craquer, surtout que je suis jalouse de tes pommes de terre de l'ile de Batz, quand nous y sommes allés cet été , j'en ai fait une orgie !
et pour ce qui est du cheesecake, il est superbe et appétissant, tu me redonnes envie d'en faire alors que j'essaie d'être raisonnable

16 décembre, 2006 11:56  
Anonymous brigitte said...

quand mon pas encore mariétait interne, je me faisais une joie d'aller lui porter des douceurs à lui et ses coéquipiers!
je vais lui faire lire ton billet, cela lui remémorera des souvenirs.
ahhhh! le cheesecake
je dois vote bookmarker ton blog pour y revenir, il y a de belles choses

19 janvier, 2007 19:10  

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