dimanche 20 septembre 2009

L'omelette vietnamienne de Marguerite Duras

J'ai passé l'âge d'avoir une poupée* (bien que ma relation à cet objet soit assez conditionnée par le fait qu'enfant, je n'en ai jamais eu -si l'on excepte un poupon appelé Carole dont les gros yeux me filaient une peur bleue-, me rabattant avec joie sur ma dînette).
J'ai passé l'âge d'avoir des petites roues à mon vélo.
J'ai passé l'âge d'avoir peur du noir.
J'ai passé l'âge de faire des collages sur un cahier ligné*.
J'ai passé l'âge du chocolat Copaya*. Et des oeufs Kinder surprise.
J'ai passé l'âge d'appeler ma maman quand j'ai perdu un objet.
J'ai passé l'âge d'écrire sur du papier à lettre fleuri*.
J'ai passé l'âge des surprise-parties.
J'ai passé l'âge de la pâte à sel, du collier de nouilles et des pots à crayons avec des boîtes de haricots verts sur lesquels ont été collées des publicités de pépinières (je vous promets avoir fait ça quand j'étais en moyenne section maternelle).
J'ai passé l'âge de ramasser les feuilles en automne pour un cours de sciences naturelles.
J'ai passé l'âge limite pour jouer au docteur Maboul.
J'ai passé l'âge des cahiers de vacances, des récitations de poésie sur l'estrade, des parties de billes dans la cour de récréation.
J'ai passé l'âge des Excellent devoir, Transitions à revoir, Démonstrations peu rigoureuses et, c'est véridique, sur ma première copie de philosophie Cette dissertation n'est pas de vous.
J'ai passé l'âge de devoir demander à ma maman d'allumer le four pour un gâteau, ou de recoudre un bouton de manteau.
J'ai passé l'âge de la pêche à la ligne aux anniversaires des copines (j'ai gagné par ce biais un vide-poche violet en forme de papillon et un petit carnet bleu et jaune avec sur la couverture cartonnée Snoopy allongé sur un transat avec des lunettes de soleil).
J'ai passé l'âge de penser que c'est désespérant, un garçon ça aime forcément le football.
J'ai passé l'âge des petites chaussures en cuir blanc avec des petits trous devant et des robes fleuries avec des smocks et un noeud dans le dos.
J'ai passé l'âge de sourire systématiquement sur les photos.
J'ai passé l'âge de l'appareil dentaire, des boutons disgrâcieux, des pulls tricotés par ma maman, de mon journal où je me lamentais sans fin, des étés longs et désespérés, des déceptions amoureuses. Ouf, la vie n'est pas un long calvaire comme je le pensais quand j'étais ado.
Mais à cette époque-là, il y eut deux évènements qui ont changé le cours des choses: j'avais quinze ans et un après-midi de juin, j'étais allée au cinéma voir Conte d'été. En rentrant, je m'étais empressée de raconter le film avec le plus de détails possibles dans mon journal, je ne voulais pas en perdre une miette. J'avais l'impression qu'Eric Rohmer avait fait ce film tout exprès pour moi. Quelques mois plus tard, deuxième rencontre décisive dans mon lycée super nul, je suis envoûtée par la voix et le discours de monsieur M., un prof qui détonnait franchement dans un établissement vraiment plouc et pas exigeant. Monsieur M. m'a lu Roland Barthes, Bernard-Marie Koltès et Marguerite Duras. Ma vie en a été transformée.
Plus de dix ans plus tard, G. m'a offert le très beau livre de cuisine de Marguerite, photos adorables et textes fidèles au style Duras, il y a des garçons qui font de votre vie un enchantement.
Ce soir en écoutant Irène Jacob lire des livres que je n'achèterai pas, j'ai préparé fenêtres ouvertes l'omelette vietnamienne de Marguerite dont elle dit ceci:
Vous voulez savoir pourquoi je fais la cuisine? Parce que j'aime beaucoup ça... C'est l'endroit le plus antinomique de celui de l'écrit et pourtant on est dans la même solitude, quand on fait la cuisine, la même inventivité... On est un auteur...
L'omelette vietnamienne... Ca commence à faire, le nombre de gens qui me disent que c'est la meilleure chose qu'ils ont mangé de leur vie! Vous vous rendez compte!... Comment voulez-vous que je sois indifférente à ça. J'ai cette faculté-là, de pouvoir refaire les plats quand je les mange et puis dans un restaurant, une fois, elle était particulièrement bonne et je l'ai réinventée à partir de ce soir-là. C'est très long, il faut aller à Paris pour les ingrédients...



Marguerite n'est jamais très précise quant aux proportions, j'ai fait un peu à vue (et au goût)
Il s'agit d'abord de faire tremper dans deux bols d'eau bouillante deux petites poignées de champignons noirs et un peu de vermicelles de riz (genre la quantité qu'il y a dans un petit paquet de nouilles déshydratées prêtes à l'emploi).
Puis il faut émincer très finement de la poitrine de cochon fraîche (pas salée pas fumée ni rien) et dans le même mouvement du blanc de poireau (j'ai utilisé une botte de mini poireaux trouvés ce matin chez Annie Bertin).
Après avoir monté le son de la radio, battre cinq oeufs en omelette.
Dans une grande poêle, verser un peu d'huile d'olive, faire revenir le cochon puis ajouter le poireau.
Pester contre le journaliste de France culture qui vous insupporte depuis quelques années entre midi et deux et qui fait une spéciale ce soir et verser dans la poêle les champignons noirs puis les vermicelles puis deux petites poignées de soja frais. Arroser de nuoc mam et poivrer généreusement. Il faut bien remuer entre chaque ingrédient. Quand tout paraît cuit et a adopté une teinte presque dorée, verser les oeufs et faire cuire à feu très doux, Marguerite prévient: Il m'est arrivé de rater ce plat et je n'ai pas compris pourquoi. Les oeufs devaient avoir trop cuits. Avant d'ajouter Il m'est arrivé aussi de le réussir au-delà de ce que j'avais cru possible, je ne sais pas non plus pourquoi.
En tout cas c'est vraiment délicieux en écoutant la pluie sur le trottoir. En dessert, pourquoi pas sa tarte au citron?

* Un très proche témoin me dit que quand même, je pourrais avouer qu'il y a des choses que je n'ai jamais arrêté de faire.

9 Comments:

Blogger Gwen said...

Chanceuse de le posséder, ce livre-là, qui n'est pas resté longtemps en vente...
http://www.republique-des-lettres.fr/577-marguerite-duras.php

20 septembre, 2009 03:54  
Blogger julie said...

A-t-on vraiment passé l'âge ? Sincèrement, sauter à pieds joints dans une grosse flaque d'eau un jour de pluie est toujours aussi délicieux, crois-moi !

20 septembre, 2009 09:36  
Anonymous Marion said...

Je pense pas qu'il y ai un âge pour tous ces petits plaisirs. Ca fait dix ans que je mange mes pâtes en les enfilant sur les piques de ma fourchette... c'est une habitude enfantine que je ne perdrai pas de sitôt!
Et je testerais bien les recettes de Marguerite moi aussi...

20 septembre, 2009 12:24  
Blogger Vanessa said...

Je t'envie vraiment d'avoir une copie de ce livre car depuis la tarte au citron de M.D, dont tu nous as parlé, je n'arrête pas de le chercher :-( Merci pour cette autre recette que j'ai hâte d'essayer. J. me dit que j'ai passé l'âge d'avoir des teddy bears mais moi je ne le crois pas et puis il y a tant d'autres petits plaisirs enfantins que j'aime toujours; disséquer un gâteau compliqué et manger les différents éléments un à un et jouer au cache-cache par exemple.

20 septembre, 2009 23:32  
Blogger patoumi said...

Gwen: oh oui, je sais qu'il est précieux, je citais cet article dans le billet sur la tarte au citron. En fait je l'ai vu pour la première fois dans la bibliothèque des parents des deux filles que je baby-sittais et je l'avais cherché en vain jusqu'à ce que G. me l'offre!
Julie: oui, tout ça c'était vraiment un prétexte parce qu'il y a beaucoup de choses que je fais alors que j'ai vraiment passé l'âge!
Marion: bientôt, je ferai son porc au carame je crois
Vanessa: merci pour les commentaires toujours gentils et merci aussi pour les petits plaisirs, j'avais oublié ça, jouer à cache-cache (mais parfois on fait des courses poursuites vraiment pas sérieuses et haletantes avec G. dans l'appartement en évitant les piles de livres.

20 septembre, 2009 23:44  
Blogger Gracianne said...

Je me demande si tu as vraiment passe l'age. Ou alors ce n'est pas bien loin. Tu as un souvenir tellement precis de toutes ces choses la!

21 septembre, 2009 12:13  
Blogger Marie B said...

oooh, j'ai encore une très jolie robe fleurie rouge avec plein de petites fleurs (les pros diraient imprimé liberty je pense...) avec des smocks sur la poitrine ! et elle reste ma préférée... (par contre, il n'y a jamais eu de gros noeuds derrière !)
La chose qui me manque (du temps ou j'étais encore petite) ce sont les barbe à papa...et je n'ose plus jamais faire la queue pour en acheter une :-)

21 septembre, 2009 22:14  
Blogger patoumi said...

Gracianne: je n'arrive pas à me dire qu'il faut grandir (je fait encore des routes àla fourchette dans la purée pour mettre le jus)
Marie B.: depuis que j'ai vu les gros rouleaux d etissu liberty au Bon Marché, je rêve qu ema maman m'en fasse une robe, ou une jupe. Et je ne me remets toujours pas de ne pas avoir acheté le sac apc liberty bleu quand il était soldé.

22 septembre, 2009 14:23  
Anonymous Simit said...

Salut Patoumi,
En recherchant l'origine et la recette exact d'un plat décrit dans un roman, je suis tombée sur ton omelette vietnamienne de M.D. puis sur les banh çao de ta maman. Je ne crois pas que cela corresponde à mon graal mais je ne regrette pas, en tout cas, d'avoir lu tes billets. Je garde un souvenir marquant des scènes du barrage dans lesquelles la jeune fille dévorait avec son amant des plats entiers.

26 septembre, 2009 22:53  

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